Incarner son rôle de thérapeute... 10 ans de pratique. Bilan.
- Sandra Mioli

- 11 févr.
- 2 min de lecture
C’était il y a 2 jours, en parlant avec mon ami Thomas, thérapeute lui aussi. On parlait de lui, de moi, de nos « pas-sages », de nos traversées minuscules et titanesques. Il m’a dit cette phrase d’un ton calme, presque évident : « On ne peut vraiment accompagner que depuis les endroits de soi qu’on a traversés. » J’ai senti la phrase descendre, comme une pierre dans l’eau. Je lui ai dit : « tu crois que je peux écrire dessus ? » Il a dit oui!

Parce que tout est là. On apprend les techniques, les gestes, les mots, les silences. On ajuste la posture, on sculpte une présence solide. Un personnage « therapeutique ». Mais la vraie compréhension n’apparaît qu’après la Vie, après les chutes, quand tu t’es vu éclater, désossé.e, vidé.e, quand tu n’as plus rien à défendre. C’est dans ce creuset que tu deviens « juste » (si tant est que le juste existe quelque part ).
Et pourtant il faut le dire : ce n’est pas parce qu’on rame encore qu’on n’est pas apte à accompagner. Ce n’est pas une question de guérison totale, c’est une question d’honnêteté. Être thérapeute, c’est accepter d’être toujours en catharsis, marcher dans ses propres flammes et au cœur du cœur sans trop se raconter d’histoires, savoir dire : là, je suis encore en train de traverser, mais je peux t’accompagner un bout. La main qui s’ouvre n’a pas besoin d’être pure, elle doit être consciente.
Depuis quelque temps, je reçois une vague étrange. Des gens vidés, lessivés de l’intérieur. Des êtres qui ont déjà tout tenté, tout lu, tout gratté. Des systèmes nerveux à vif, dérégulés, cabossés. Des profils TDAH, autistiques, borderline, parfois schizophréniques. Des âmes fines, lucides, au bord du monde. Alors je le redis ici, sans détour : je ne suis pas psychiatre! Je n’ai pas les outils pour certains abîmes, et j’espère qu’on ne m’en tiendra pas rigueur. Quand je sens que je ne peux pas accompagner, je le dis. Je renvoie. Je referme doucement la porte. Par respect. Par clarté. Parce que la lucidité fait partie du soin.
Et pourtant la synchronicité continue de jouer son jeu fou. Il y a une intelligence organique derrière tout ça, un langage qu’on n’apprend pas, qu’on reconnaît.
Les gens qu’on reçoit ne tombent donc pas « par hasard ». Ils portent la vibration d’une plaie qu’on connaît, ils activent l’écho d’une mémoire logée dans la chair. Accompagner, c’est marcher dans le même paysage avec un peu plus de conscience, un peu plus de souffle.
On guérirait donc peut-être depuis l’espace où l’on est allé et revenu. C’est simple, brutal, animal. Tout le reste, ce sont des méthodes, des théories, des illusions d’ego. La guérison commence là où tu t’es rencontré nu.e, là où tu ne mens plus, là où ton regard ne cherche plus à avoir raison. Quand tu reconnais en toi la douleur que l’autre traverse, quand tu sais qu’elle a existé, que tu l’as traversée, aimée malgré tout, ton regard devient soin. Ta présence peut même souvent suffire.
Thomas avait raison. On guérit depuis l’endroit où l’on a survécu à soi.
6.10.25
Photo : instant précieux au cabinet, séance du 1er octobre 2025.


