L’éveil n’a rien d’un triomphe
- Sandra Mioli

- 23 nov. 2025
- 4 min de lecture
C’est un effondrement lent, une sédimentation de soi qui se défait grain après grain. Tout ce qu’on croyait être : la lumière, la différence, la hauteur, s’effrite dans la poussière du réel. Ce n’est pas une ascension, c’est un creusement.
Depuis mes 17 ans, j’exerce volontairement une quête d’élévation qui s’avère être une descente dans le limon de mes illusions, jusqu’à toucher la matière nue de ce qui respire encore quand toutes les images sont mortes.
Là, plus rien à défendre comme dirait si bien Éric Baret (j’adore cette expression). Plus d’idéal à incarner, plus de rôle à tenir. Juste la présence nue, sans maquillage à 2 balles, sans costume, sans écho! Et c’est de cette nudité que naît la vraie germination :celle d’une vie ordinaire, infiniment simple, dénuée de spectacle… plus de spectateurs (puisque tu n’as plus rien à démontrer).
Les grands mots, les plans vibratoires, les licornes et les moi éveillés, tout cela n’est qu’un vernis sur la peur de se voir sans éclat.
Dépouillés… et pourtant si divins!
Il y a un moment, imperceptible, où tout se dissout. La pensée lâche, comme une corde trop usée. Rien ne s’acquiert, rien ne s’améliore : tout est déjà là, mais on n’est pas dans l’illumination céleste déconnectée… C’est plutôt comme une évidence charnelle, brute, posée dans le souffle, dans le cœur de la Vie. Sourire.
La quête d’éveil n’est alors qu’un dernier sursaut du mental, une ruse pour ne pas sentir la brûlure du simple. Néanmoins, pour moi, tout se joue dans la main qui effleure la table, dans le souffle qui va et vient, dans le scintillement d’une peau. dans la lumière qui traverse la bagnole sans qu’on la retienne.
Là, maintenant, sors un moment de mon texte et fixe ton regard ailleurs, entre dans la beauté de cette texture / couleur / odeur…
REGARDE et ouvre! Tout est là.
Ce n’est pas l’éveil, c’est la fin du besoin d’en avoir un.
On a pris le vide pour un manque, alors qu’il était l’espace. On a cru que la lumière venait d’en haut, alors qu’elle pousse du fond, comme une racine dans la terre noire. Tout ce qui s’effondre ne fait que libérer un peu plus d’humus pour la Conscience. Le grand Soi.
L’éveil n’est pas un état, c’est une décomposition. Le compost de nos masques, de nos fuites, de nos fiertés. Et dans cette odeur de fin, quelque chose germe. Sans nom, sans prétention, sans besoin de briller.
Il y a quelques jours, j’ai accompagné une amie aux urgences. Le médecin m’a regardée et m’a demandé : « Et vous, vous êtes qui ? » Et sans réfléchir, sans aucune construction mentale, j’ai répondu :« Personne. » (il fallait voir sa tête au doc).
C’est sorti tout seul, sans volonté, sans ironie! Juste une vérité nue qui s’est imposée, comme si le mot venait du sol lui-même. Je crois que c’est ça, l’effondrement des images : quand le langage de la spontanéité parle à ta place, et qu’il n’y a plus de personnage pour s’en emparer.
Et ces dernières années, j’ai beaucoup déconstruit et reconnecté avec des parts, sans renoncer à la matière, ssns nier le Divin et aussi sans m’enfuir dans le ciel. J’ai gardé les mains dans la glaise, dans la réalité, avec cette volonté têtue d’être efficace, d’aller droit (en accord avec les valeurs que je défends avec spontanéité), de ne plus me perdre dans les mirages. Peut-être que ça m’a rendue moins aimable, moins douce, moins « lumineuse » et moins sociable aux yeux de certains. J’ai laissé mon côté « brut de décoffrage » et maladroit exister, je me suis foutue la paix! Bon dieu que c’est bon!
Évidemment, je me suis rapprochée de moi. Je suis devenue ma meilleure amie. Je suis devenue une bonne louve, solide sur son territoire, veillant sur ce qui pousse, sur ce qui vit, sur ce qui saigne encore. Dans ce dépouillement, dans cette simplicité retrouvée, il y a une clarté neuve … ça éblouit moins mais ça réchauffe doucement le cœur du monde ! Je le sens.
Alors, pour moi, la vraie liberté n’a pas d’auréole. Elle se reconnaît à son silence, à cette absence d’effort à vouloir être. Elle ne veut rien, elle ne sait rien.
Elle respire. Joie.
5.11.25
Bisou bisou

Je précise, pour celles et ceux qui lisent trop vite ou trop haut, que je ne parle pas ici de mokṣa, ni du mahāsamādhi des grandes dissolutions. Ce dont je parle, c’est d’un éveil vivant, celui qui respire dans la matière, celui qui soutient le souffle, la marche, les gestes, la parole, le rire. Un éveil qui ne fuit rien, qui n’abolit pas le monde mais s’y enracine, comme le lotus plonge dans la vase avant de s’ouvrir au ciel.
Ce n’est pas la fin de l’incarnation : c’est son approfondissement.
Dans le Haṭha Yoga Pradīpikā (II.77), il est dit :
“Yatra yatra mano yāti, tatra tatra samādhayaḥ”
« Là où va le mental, là aussi est le samādhi. »
Autrement dit, tout lieu peut devenir sanctuaire, toute action peut devenir offrande. L’éveil dont je parle n’est pas un sommet, c’est une racine. Une conscience qui s’ouvre dans la boue, qui goûte le monde sans s’y perdre.
C’est cela, le yoga du quotidien : non la fuite vers la lumière, mais la reconnaissance du Divin jusque dans la densité du vivant.
Je ne prêche rien. Je ne détiens rien. Je décris simplement un mouvement que la Vie fait en moi. Ce que j’écris n’est ni une revendication ni une posture spirituelle, soyons clairs! C’est juste une observation depuis l’espace où il n’y a plus de "personnage" à défendre. Mais il y a bel et bien ce corps, "cette personne", cette maman que je suis, cette humaine qui doit faire vivre sa famille! Je ne suis pas une chose éthérée.
On me parle d’égo, mais même l’égo est accueilli ici, comme une forme du Vivant, un visage parmi d’autres. Rien n’est à rejeter. Rien n’est à prouver.
Fermer un compte, garder un compte, écrire ou se taire… tout cela ne change rien à la Conscience qui regarde. Le silence et la parole naissent du même souffle.
Je ne cherche pas à “être éveillée”. Je ne le suis pas! Je vis, c’est tout. Et parfois, la Vie ( ce qu'on appelle la Vie, l'univers, Dieu, le Divin, ... c'est selon son vocabulaire) écrit à travers moi.
Merci à celles et ceux qui lisent depuis le cœur plutôt que depuis la peur. On est ensemble dans cette étrange aventure qu’on appelle l’humanité.




