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Les femmes et ses multiples traumas associés à sa condition féminine

  • Photo du rédacteur: Sandra Mioli
    Sandra Mioli
  • 7 mai
  • 6 min de lecture

Je clôture ce mois de novembre avec l’indignation qui me remue depuis un bon moment. Un pavé <que dis-je, un p’tit caillou> de plus dans la marre, lancé sans délicatesse, pour remettre un peu d’air dans mes poumons. Dans cet acte minuscule et nécessaire, je me glisse aux côtés des derniers textes puissants de mes ami·es ; par solidarité, mais aussi par cet instinct de survie qui griffe quand on tente encore de se taire. J’en ai marre, marre de répéter mes limites à des murs sourds et marre de jouer la muette dans ma propre histoire.

Il y a des histoires qui commencent trop tôt, avant même que l’enfance ait un contour :une gosse dans une cour de récré, 4 ou 5 ans, pas plus, les genoux dans un sable qui pique. 3 garçons qui ricanent, qui baissent leurs fermetures, qui se croient drôles, qui ne savent rien du monde et déjà ils urinent sur sa tête. Ce qu’ils font s’appelle un abus, une humiliation (un vi øl?, oserais-je le dire?), même s’ils ne le savent pas encore, même si aucun adulte ne veut voir ça, même si le mot « vi øl » brûle tellement qu’on préfère parler d’un « incident », d’une « bêtise d’enfants », d’un « on va gérer ça calmement ». C’est comme ça que ça commence. Toujours dans le silence, toujours dans un angle mort où l’adulte regarde ailleurs. Et dans ces moments là, chez la gamine, quelque chose en elle DÉCROCHE.


Le corps tire la prise, se débranche pour survivre. Il ne dit plus rien mais il n’oublie jamais.

Et après, ce n’est pas fini … Ça ne l’est jamais! Il y a les micro agressions qui ne sont pas toujours si micro: les bruits de pas derrière toi le soir, les messages ambigus qui se glissent comme des serpents dans ta boîte mail pro, des profils à responsabilité qui profitent de leur posture dominante, les regards qui découpent ton corps sans t’adresser la parole, les mots qui scrutent tes bouts de peau, tes défauts, tes hanches, ton souffle, tes poils, comme si tu n’étais qu’un territoire à conquérir. On jauche ta valeur par rapport à ta beauté, ton poids, ton âge, …

On parle de patriarcat comme d’un concept scolaire, mais dans la réalité, c’est une brume lourde qui colle à la peau des femmes depuis qu’elles savent marcher. Une femme passera des dizaines, des centaines de fois par an dans des situations où un homme lui fera sentir sa force, son pouvoir, son désir non invité, son humour sexualisé pourri, sa possibilité de nuire. C’est permanent et structurel! C’est comme une marée qui ne redescend jamais tout à fait. Une femme peut avoir 6 ans, 15 ans, 30 ans, 52 ans, 87 ans, ça ne cesse jamais vraiment et on finit par développer une capacité animale à sentir le danger : on lit une pièce en trois secondes, on calcule les issues, on observe les mains, la bouche, la cadence du pas. On s’endurcit, on se cache, mais on n’oublie pas que le monde s’est construit sans nous demander notre avis.

Et pendant qu’on essaie de nommer ce climat, il suffit de regarder quelques chiffres pour sentir à quel point la violence qui traverse nos sociétés porte encore un visage masculin. En Belgique, les hommes représentent autour de 95 % de la population carcérale, les femmes à peine 4 à 5 % selon les chiffres officiels de 2022-2024. Dans les statistiques de violences sexuelles, plus de 98 % des auteurs identifiés sont des hommes ; dans les dossiers de violences intrafamiliales, les auteurs masculins tournent autour de 80 % selon les rapports des parquets. Ces données ne sont pas des accusations individuelles, ce sont des preuves structurelles. Une manière de dire que l’agressivité, lorsqu’elle bascule dans le passage à l’acte, se manifeste encore massivement du côté masculin, comme un héritage qui continue de s’imprimer dans les corps et dans les faits.


Et il faut dire les choses comme elles sont. Une femme, même forte, même libre, même éduquée, même protégée, passera plusieurs fois par an, dans des situations de soumission, de domination, ou simplement de malaise profond face à un homme qui ne se rend pas compte de ce qu’il déclenche ou qui s’en fout complètement. Un homme qui insiste quand elle dit non, qui se rapproche trop, qui fait une blague qui n’en est pas une, un collègue qui « taquine », un client qui franchit la limite sans même s’en apercevoir. Une femme vit dans une négociation permanente avec l’espace, avec les regards, avec les possibles dangers.

Certaines de ces femmes font le choix délibéré d’en rire, et même qu’une partie d’elles sont flattées d’être celles qu’on regarde! … Et… c’est un autre débat!

Et ce serait tellement simple de dire que ce n’est « pas tous les hommes ». Bien sûr , on le sait! Mais bon Dieu, ce n’est pas la question. Ce n’est pas eux, individuellement, c’est l’air du monde! C’est ce que des siècles ont imprimé dans les corps des hommes comme dans ceux des femmes. C’est l’héritage invisible qu’on porte sans l’avoir choisi. Ce n’est pas une guerre, c’est une fatigue! Une putain de fatigue. Celle que toutes les femmes connaissent dans les os, même celles qui ne racontent rien, même celles qui ne se souviennent de rien, même celles qui disent « moi ça va , vous exagérez vous les féministes ! »

Une femme grandit dans un climat où la domination masculine n’est pas un concept intellectuel mais une réalité quotidienne, parfois violente, parfois douce/amère, parfois tranquille en surface mais jamais tout à fait absente. Point barre!

Et pendant que les femmes apprennent à nager sans se noyer, les hommes aussi se débattent. Ce n’est pas un jeu de miroir. C’est une tragédie collective!

On voit des hommes témoigner de leurs propres traumas, de leurs éducations cassées, de leurs pères monstrueux, de leurs mères détruites, de leurs silences. On voit des hommes avouer qu’ils ont été abusés aussi, humiliés, rabaissés, façonnés par des siècles de violences transmises de père en fils. On voit des hommes qui ne savent plus comment être, comment toucher, comment désirer, comment aimer sans répéter l’ombre derrière eux. On voit leurs confusions, leurs hontes, leurs maladresses, leurs effondrements! On voit aussi ceux qui refusent de changer parce que trembler leur fait trop peur.

Et nous sommes tous là, femmes et hommes, dans un moment du monde où tout déborde. Comme si les vieilles digues avaient cédé! Comme si l’Histoire avait décidé d’ouvrir ses tiroirs mal fermés pour tout mettre sur la table.

Et c’est ce que nous vivons:un point de bascule, violent, épuisant, nécessaire! Un moment où ce qui a été tu pendant des siècles ne peut plus l’être. Un moment où la domination ne sait plus se cacher. Un moment où les femmes disent enfin ce qu’elles portent depuis toujours, et où les hommes n’ont plus le choix que de se regarder dans le miroir, vraiment, sans détourner les yeux.

Non, moi et mes amis (des femmes ET des hommes), nous ne sommes pas en train de régler nos comptes! On est en train d’essayer d’en finir avec l’héritage qu’on nous a donné. On veut un monde où une femme ne tend plus son corps vers la peur dès qu’elle entend un pas derrière elle. Un monde où les hommes apprennent à approcher sans écraser, à offrir sans prendre, à écouter sans se défendre. Un monde où les gosses dans les cours de récré ne répètent plus, même par jeu, la violence qu’ils n’ont pas comprise. Un monde où les hommes n’ont plus besoin d’être forts pour exister.

On n’y est pas encore, mais quelque chose avance. On parle. On écrit. On marche. On change la matière du monde par nos choix minuscules et nos paroles rugueuses.

Et peut être que tout ça se résume à cette phrase simple: « Nous vivons dans le bref laps de temps qui est le nôtre, mais qui n’est pas seulement formé par notre vie. C’est la synthèse de toutes les vies qui s’écoulent en même temps que la nôtre… Nous sommes une expression de l’Histoire. » Citation de Robert Penn Warren

Pour nous, pour demain… Et pour les gosses qui ne savent pas encore ce que le monde essaie de leur transmettre.

30.11.25

Photo : journal of emptiness - Joem

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