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Transferts et affects

  • Photo du rédacteur: Sandra Mioli
    Sandra Mioli
  • 7 mai
  • 3 min de lecture

Je vois émerger dans mon travail une vague qui dépasse les histoires individuelles. Une sorte de faim affective qui traverse les séances comme une fissure ancienne. Ce n’est plus seulement le bon vieux transfert décrit par les psychanalystes, c’est une quête de lien brut, presque instinctive, qui prend la forme d’un besoin de présence plutôt que d’un désir de guérison.

Les anciens maîtres de la psychanalyse l’avaient déjà vu venir. Freud parlait d’une « répétition affectée » et Winnicott rappelait que la relation thérapeutique fait revivre les premières attaches, les premières failles. Même les approches somatiques montrent que dès qu’un corps se sent un peu en sécurité, les besoins relationnels profonds remontent comme des vagues oubliées en lien avec les premières figures d’attachement.

Notre époque intensifie ce mouvement. La solitude est devenue une maladie silencieuse.

L’OMS la compare à un risque cardiaque, Harvard rappelle que l’absence de liens tue le désir de vivre en douceur, sans bruit. Et les rapports européens parlent de fragmentation sociale, de cœurs dispersés.

Les cabinets se transforment malgré eux en refuges où les gens viennent d’abord chercher une respiration, un appui, un espace où le monde cesse de cogner.

Et c’est légitime!

Personne ne va se déposer dans un lieu hostile, ni travailler avec un thérapeute qu’il n’aime pas. Le transfert léger, le bon transfert, fait partie du soin. Sans un minimum d’affect, il n’y a pas de travail possible.

Ce qui pose question, c’est quand le transfert cesse d’être un pont et devient une recherche d’intensité.

Une quête d’extraordinaire « affectivo-spirituelle » plutôt qu’une exploration intérieure… Une demande de lien plus qu’un désir de se rencontrer Soi.

Je le vois particulièrement chez certains hommes et chez certaines femmes qui arrivent dits « éveillé.s », « en chemin », mais dont la soif, qui, au départ était une soif de guérison s’est étrangement transformée en une soif de lien, d’affect. (Probablement parce qu’ils ont rencontré une ribambelle de « facilitateurs » pas très au clair avec l’éthique thérapeutique.) Une faim de sentir quelque chose. Une intensité qui remplace le travail, dans un aveuglement quasi complet : une illusion spirituelle qui confond éveil et fusion affective.

Pendant longtemps, j’ai cru que c’était moi. J’ai creusé mes angles morts. J’ai revu mon cadre. J’ai demandé à être secouée en supervision. J’ai interrogé ma chaleur, ma posture, mes limites.

Et peu à peu, la réalité s’est dessinée. Ce phénomène n’est pas un échec personnel. Il est le miroir d’une époque où l’individu se fragmente, où le lien manque, où le besoin d’être tenu prend parfois la place du besoin d’être transformé.

C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai suspendu mes cours collectifs de yoga. Le croisement entre la figure du prof de yoga, à qui l’on confie ses fragilités comme si l’on parlait à un guide spirituel, et ma posture thérapeutique dans le cabinet, devenait trop ambigu pour moi. Les frontières se mélangeaient.

Je sentais que certains venaient chercher chez la prof ce que je refusais de donner en tant que thérapeute. Mon oui devenait poreux. Mon cadre devenait trop fragile. Je suis profondément soulagée d’avoir arrêté, même si le yoga restera une colonne vivante de ma pratique personnelle. (Cette pause m’a aussi permis d’avancer dans mes études d’homéopathie uniciste, un chemin que je porte depuis longtemps. Ce n’est donc pas plus mal.)

En avril dernier, j’ai pris une autre décision importante. J’ai arrêté de masser les hommes. Non parce que je me méfie d’eux, mais parce que je tiens à la clarté du cadre. Je veux travailler avec des personnes prêtes à descendre en elles mêmes, pas avec celles qui cherchent une intensité émotionnelle camouflée sous le mot « thérapie ».

Bien entendu, les femmes aussi arrivent parfois avec cette même faim. La spiritualité moderne entretient une confusion constante entre éveil et exaltation. Les réseaux sociaux fragmentent l’attention, gonflent le moi, appauvrissent nos cœurs.

Devant tout ça, le thérapeute devient malgré lui un point d’ancrage. Un repère. Une présence qui calme. Et la relation glisse parfois vers une substitution affective, au lieu d’ouvrir un espace de conscience.

Je rappelle que le soin nécessite un cadre solide, un espace où l’affect ne prend pas toute la place, mais où il peut circuler sans déborder. La thérapie devient vraie quand la relation cesse d’être un refuge.

La spiritualité commence quand le désir d’intensité n’étouffe plus le désir de vérité.

Je dépose ces mots pour éclairer ce que beaucoup vivent en silence.

Nous naviguons dans une époque où l’âme cherche des bras, pas toujours une transmutation saine. Et remettre le cadre au centre, c’est parfois la seule manière d’aider chacun à se rencontrer vraiment.

23.11.25

Photo : vallemariat

 
 
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